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Guthrie Govan

Ce petit supplément d’âme...

D 20 juin 2009     H 22:53     A Judge Fredd    


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Si vous n’avez jamais regardé une vidéo de Guthrie Govan sur YouTube, imaginez un type dont le jeu égale sans problème celui des plus fines gâchettes de la planète, avec un look de prophète biblique bienveillant et dépenaillé, à la Monthy Python, un humour tout en finesse, à l’anglaise, et le sourire perpétuel du gars qu’est content d’être là et qui ne cache pas sa joie.

Pourrais-tu te présenter brièvement ?

Oui Guthrie Govan, guitariste anglais. (sourire amusé)

Moins brièvement ?

Je suis né à Chelmsford à environ 40 miles (65 km à la louche NDR) de Londres et j’habite là-bas depuis, principalement par flemme de chercher un meilleur endroit où vivre.

Tu as quel âge ?

Trente-sept ans et je n’ai jamais été plus vieux.

Guthrie Govan

La guitare, c’est venu comment ?

J’ai eu la chance d’avoir des parents qui adoraient la musique, la maison était pleine de disques et mon père était guitariste. Ils m’ont dit que j’avais « joué » de la guitare pour la première fois à trois ans, mais je ne m’en souviens pas à vrai dire... c’est un peu loin n’est-ce pas ? J’ai commencé avec le rock n’ roll des fifties, j’ai eu une espèce d’introduction chronologique à la musique pop. De trois à cinq ans, j’ai écouté pas mal de Chuck Berry, Jerry Lee Lewis, Gene Vincent et Elvis qui, avant qu’il ne parte au service, a enregistré quelques-uns des meilleurs morceaux de tous les temps, à l’époque où il était chez Sun Records. J’ai fini par connaître des centaines de morceaux de rock n’ roll.

Et qu’est-ce qui t’as amené à ton style actuel qu’on pourrait qualifier de mix entre blues, rock traditionnel et shredding ?

C’est une histoire un peu longue et compliquée. Je pense que ce que j’ai écouté autant de choses différentes qu’il était possible, et, chaque fois que quelque chose m’intéressait, il fallait que je le joue. Donc j’ai emprunté à tout ce j’ai pu écouter dans ma vie, je n’ai jamais voulu être loyal à un seul et même style. Que ce soit une mélodie sympa dans un opéra ou une progression d’accords bien tournée dans un générique télé, peu importe, je veux arriver à le jouer, j’ai toujours été comme ça.

Donc la curiosité a façonné ton style ?

Pas seulement, il y a aussi des révélations, comme quand j’ai écouté Hendrix pour la première fois. J’ai réalisé qu’on pouvait faire plus avec une guitare que simplement accompagner la voix, que la guitare pouvait être elle-même une voix.

Et la vitesse ? Tu as bossé dur ?

Oui et non. Vers 13 ans, je me suis rendu compte que je pouvais jouer vraiment vite, j’étais plus rapide que la plupart des guitaristes de blues et de rock que j’écoutais, parce que je jouais beaucoup, et plus tu joues, plus c’est facile et naturel. A l’école, je fréquentais des gars plus vieux que moi et, grâce à eux, j’ai découvert des gens comme Yngview Malmsteem et je me suis dit : « Ah ok, voilà comment utiliser cette vitesse. » Ça prenait sens tout à coup. J’ai eu de la chance car, avec la technique que j’avais déjà emmagasinée, ça ne m’a pas pris trop longtemps pour acquérir les bases de ce style de jeu. Mais la vitesse n’est pas spécifique à la guitare, les saxophonistes, les pianistes ont de tout temps joué des kyrielles de notes à grande vitesse. Or, on ne demande des comptes qu’aux guitaristes en la matière. Personne ne se plaint jamais qu’un saxo « shredde » de trop, c’est permis...

Oui mais justement, tu es un de ceux qui, comme Andy Timmons par ex., savent aussi jouer lentement ou s’arrêter sur une note vibrée au milieu d’une avalanche de quadruple croches.

C’est là, je crois, que toutes ces années où j’ai écouté du blues et du rock ressortent. Les bluesmen jouent toujours les cinq même notes, mais tu peux dire quel est le type qui joue rien qu’en l’écoutant parce qu’il met son empreinte sur ces cinq notes, par son vibrato, par la façon dont il dépose chaque note. D’un autre côté, il est vrai que beaucoup de shredders jouent comme des séquenceurs, toutes les notes ont la même durée, le même volume... très robotique... Si c’est pour faire ça, mieux vaut le programmer sur une machine et je te garantis qu’elle ira plus vite que Michael Angelo lui-même (rires). Si tu veux jouer d’un instrument, autant être humain, jouer sur les variations et affirmer une identité.

Un autre aspect de ton jeu, c’est la précision à la fois rythmique et sur les accentuations. Ça rappelle un peu Paul Gilbert d’ailleurs. Tu l’as beaucoup travaillé ?

C’est juste, rester dans le tempo. C’est le conseil le plus utile que m’a donné mon père : joue ce que tu veux mais exprime quelque chose et fais-le dans le tempo. Si tu ne joue pas dans le tempo, ça ne sonnera pas, même si tu joues les bonnes notes, il faut les placer exactement où il faut, sinon elles n’auront pas le même impact. Je vois souvent des guitaristes qui accélèrent dès qu’ils ont une partie un peu dure à jouer, ils se retrouvent à jouer les notes avant d’en avoir besoin, c’est contreproductif. Il n’est pas bon d’être en avant du temps, il vaut toujours mieux jouer laid back.

Oui mais quand on joue dans ton style, ça semble difficile d’être au fond du temps. Ton cerveau a-t-il toujours quelques notes d’avance sur ta main ?

Mon truc, les bons jours hein..., c’est que j’essaie d’inventer une musique dans ma tête et de reproduire ce que j’entends. Je tâche de ne pas être trop analytique sur ce processus en fait.

Ça explique aussi peut-être toutes les mimiques que tu fais en jouant, tu chantes le truc aussi ?

En quelque sorte. C’est un truc inconscient, un peu comme ce qu’on fait tous quand on utilise une pédale wah-wah, ce truc stupide qu’on fait avec la bouche (rires). En fait j’suis pas très fier de ça, alors merci d’en avoir parlé (re-rires).

Mais tout de même ton jeu s’appuie sur des bases théoriques solides...

Je suis content d’aborder ce sujet car je crois que les gens se focalisent trop sur la théorie. En général la question qui tue c’est : « Quelles gammes utilises-tu ? ». Je hais les gammes, elles empoisonnent la vie des guitaristes, et pourtant il n’y a rien de plus idiot et de plus facile à apprendre. De plus, aucune gamme ne rendra ton jeu plus musical. Dans n’importe quel style de musique, à n’importe quel moment, tu peux jouer n’importe laquelle des douze notes à ta disposition. Chacune aura un parfum unique, suivant l’accord qui est joué derrière. Donc tout ce qu’il te reste à faire, c’est de te demander : « Bon, là, est-ce que je veux jouer une note bien standard, bien prévisible ou plutôt essayer quelque chose d’un peu plus inattendu, d’un peu plus coloré. Toutes les notes sont toujours à ta disposition dans le spectre, c’est comme faire de la peinture.

La théorie, c’est juste un moyen d’expliquer tout ça, d’y mettre des noms, mais si tu n’entends pas le son, que ce soit un arpège, un mode, si tu n’es pas capable de chanter une gamme, avant que tes doigts ne la jouent, c’est que tu ne la comprends pas vraiment. Elle ne fait pas partie de toi et elle ne sonnera pas correctement quand tu l’utiliseras. Mieux vaut faire sonner d’abord et apprendre les noms ensuite, c’est une approche bien plus musicale. C’est ce qui m’est arrivé avec les modes quand j’étais gamin. J’ai passé un moment à tenter de comprendre ce que racontait le bouquin que j’avais devant moi. Et quand j’ai eu compris, je me suis dit : « Ah c’est ça les modes ! Je connaissais déjà ! ». Je les utilisais mais sans savoir que ça avait un nom.

Guthrie et les Cornford

Matos

Tu joues sur les amplis Cornford ?

Oui j’ai beaucoup aimé ces amplis dès leurs débuts : Cornford va avoir dix ans cette année, et je joue dessus depuis neuf ans et demi. Cornford apprécie ce que je fais, et nous avons une espèce de relation informelle basée sur un respect mutuel. Nous nous aidons l’un l’autre. Par exemple, ils ont monté un petit label pour que je puisse sortir mon album.

Qu’ont-ils de particulier ces amplis ?

Je dirais qu’ils sonnent comme le guitariste qui les utilise. Certains amplis high gain ont tendance à imposer leur personnalité à ton jeu, et, de fait, ils gomment ce qui fait la particularité, la personnalité de chacun. Les Cornford, au contraire, sont comme les vieux amplis au milieu desquels j’ai grandi, qui retranscrivent fidèlement tes nuances de jeu, sauf qu’en plus... ils vont jusqu’à 11 ! (rires).

Les guitares Suhr ?

J’ai longtemps utilisé une PRS que j’aime beaucoup et qui est ici aux US. Je la reprends de temps en temps avec grand plaisir quand je viens jouer ici. Mais les Suhr sont vraiment de fantastiques instruments faits avec une telle précision... tout est parfait sur ces guitares. J’aime à voir John Suhr comme un savant fou : il commence par sélectionner très soigneusement ses bois, il assemble ses pièces de façon méticuleuse. Je l’ai vu avec un corps de guitare, essayer jusqu’à dix manches puis se retourner en disant : « Je crois que celui-ci est le plus adapté à ce corps. » C’est incroyable, parce que d’un côté, il utilise beaucoup les ordinateurs dans son processus de fabrication, beaucoup de high tech, des lasers etc., rien à voir avec le luthier traditionnel et, de l’autre, l’humain, son feeling, son expérience ont toujours le dernier mot.

Guthrie et sa Suhr

J’ai entendu parler d’un modèle signature...

Oui j’ai un prototype, je l’ai choisi mercredi dernier, ça été très dur (rires). John en avait fait trois et il m’a demandé d’en choisir un. C’était un peu comme d’avoir des triplés et que le docteur te dise : « Choisissez-en un, les deux autres seront éliminés. » Elle est super, basée sur leur modèle le plus heavy metal, la Modern, 24 frettes, une jonction corps/manche contourée... J’ai fait remplacer le Floyd Rose par un vibrato sans blocage, c’est un Gotoh je crois. Je n’aime pas trop les Floyd et quand tu vois ce que Jeff Beck (Jeff Beck is God... rires) arrive à faire avec un vibrato sans blocage...

Puisque tu en parles, qui sont tes maîtres ? Je sais que tu admires Shawn Lane... y’en a-t-il d’autres ?

Oui Shawn vient d’une autre planète ! Je te remercie de ne pas m’avoir demandé quel était mon guitariste favori. Parce que je sais qui est mon Jimi Hendrix préféré qui est mon Django Reinhardt préféré, mais en choisir un, je ne peux pas ! J’aime tous ceux qui sont à fond dedans, tous ceux qui m’émeuvent : BB King, Albert King, Hendrix, l’Eric Clapton de Cream, Paul Gilbert. Ingview Malsteem parce qu’il joue une note et tu sais tout de suite que c’est lui, Al Di Meola. Steve Vai, bien sûr, parce qu’il a multiplié le vocabulaire guitaristique par deux. Franck Zappa parce qu’il a été tout ce que je pourrais avoir envie d’être en tant que musicien, un grand esprit, beaucoup d’humour, du groove, une famille musicale, un univers, cette façon d’amener simplement l’auditeur vers des choses complexes, sa manière particulière de choruser, à la fois très simple et géniale, sa précision. Bon t’as compris, j’adore Frank Zappa, entre autres aussi parce qu’il a permis à Steve Vai de s’épanouir. Plus récemment, j’ai beaucoup apprécié Derek Trucks qui amène, je trouve, de la fraîcheur et un style reconnaissable.

D’après toi, d’où vient que tu ne sois pas endorsé par une grosse marque japonaise avec une interminable file de fans attendant pour recueillir ton autographe ?

Comment dire... Je ne pense pas qu’il faille se lancer dans une carrière de guitariste pour gagner beaucoup d’argent, avoir des centaines de fans etc. Je pense profondément qu’il faut le faire parce tu ne peux pas t’en empêcher, que tu aimes ça et qu’il n’y a rien d’autre au monde que tu puisses faire. J’adore ça tous les jours et je n’ai absolument pas à me plaindre de mon sort.

Guthrie et ses fans

Ça fait plaisir d’entendre ça, mais est-ce que ça te nourrit quotidiennement ?

Regarde-moi, est-ce que j’ai l’air mal nourri ? (rires)

Un conseil de grand sage pour finir ?

Rappelez-vous que ça doit rester fun, que vous n’avez pas à vous punir, à essayer de reproduire le dernier album de Dream Theater, en répétant le même lick quatre millions de fois au métronome et en vous maudissant parce que vous n’arrivez pas à le jouer assez vite. Vous devez prendre du plaisir à jouer. C’est plus sympa de jouer avec les autres que tout seul, donc jouez en groupe, composez, enregistrez des démos et ne soyez pas obnubilés par l’aspect strictement guitaristique. S’entraîner à taper à la machine le plus vite possible n’a jamais fait de personne un grand écrivain et taper lentement n’a jamais empêché personne d’écrire de grands livres.

Merci

Ce fut un plaisir...

Guthrie et Judge

Interview réalisée en janvier 2009 lors du NAMM



 

Mots-Clefs

Type d’article
Interview NAMM 2009
Musiciens/Groupes
Guthrie Govan
Numéro
GX33

 

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